La rumeur avait fait son chemin. On ne savait toujours pas d'où elle venait, ni si elle avait le moindre fondement, mais elle était là, installée dans l'atelier comme une poussière qu'on aurait oublié de balayer. Gustave, lui, avait décidé de prendre les choses en main.
Il s'était levé ce matin-là avec une idée simple : se préparer. Au cas où.
Le premier jour, il avait commencé par lister les objets essentiels. Ceux qu'on ne pouvait pas laisser derrière. Les outils de précision, les moules à jouets, les bobines de fil doré. À la fin de la journée, il avait dix-sept points sur sa feuille.
Le deuxième jour, il avait ajouté les choses importantes. Pas essentielles, mais importantes. Les vieilles fiches de fabrication. Le calendrier de l'année précédente. La tasse préférée de Mila, au cas où elle oublierait. À la fin de la journée, il en était à trente-deux points.
Le troisième matin, Mila l'avait trouvé penché sur sa liste, le front plissé.
— Tu en es où ?
— Quarante-sept.
Elle s'était approchée pour lire par-dessus son épaule. Son doigt s'était arrêté sur une ligne.
— Point 23 : l'atelier.
Gustave avait hoché la tête.
— Oui. On ne peut pas partir sans l'atelier.
Mila avait attendu une explication. Elle n'était pas venue. Gustave avait repris son travail, ajoutant un quarante-huitième point : "la liste des choses à emporter".
Noisette était passée dans l'après-midi. Elle avait jeté un oeil à la liste, puis à Gustave, puis de nouveau à la liste.
— Tu as mis "l'air de l'atelier" au point 31 ?
— L'odeur de sciure, avait précisé Gustave. C'est important. Ça fait partie de l'identité du lieu.
— Et tu comptes l'emporter comment ?
Gustave avait marqué une pause. Longue. Puis il avait écrit dans la marge : "à résoudre".
Pipo était passé à son tour, un peu plus tard. Il n'avait rien dit. Il avait lu la liste du début à la fin, hoché la tête une fois, puis était reparti. Gustave avait eu l'impression qu'il souriait, mais il n'aurait pas pu le jurer.
Le soir, Mila avait noté dans son carnet : "Gustave prépare le déménagement. Personne ne sait s'il aura lieu. La liste continue de grandir."
En dessous, elle avait ajouté : "Point 23 : l'atelier. À surveiller."
P.S. — Le lendemain, Gustave avait atteint cinquante-trois points. Le point 52 était : "les autres listes de Gustave". Le point 53 : "le stylo qui sert à faire les listes".
