L'atelier était silencieux ce matin-là. Trop silencieux, peut-être. Mila avait fini de ranger les derniers outils de la veille et cherchait un endroit où poser les étiquettes non utilisées. Elle ouvrit un tiroir au hasard.
Le carnet était là, coincé entre deux bobines de fil rouge. Gris, un peu corné aux coins, avec une couverture en toile épaisse. Personne ne savait d'où il venait. Personne ne l'avait jamais vu.
Mila le feuilleta. Les pages étaient vierges, légèrement jaunies par le temps. Une odeur de papier ancien s'en échappait, mélangée à quelque chose d'autre - de la cannelle, peut-être, ou du bois de cèdre.
Elle hésita un instant, puis alla chercher un crayon.
La première ligne qu'elle écrivit était simple : "3 janvier. Lettre retrouvée. Pipo. Pas de suite."
C'était l'incident de la semaine précédente. La lettre d'enfant que Pipo avait trouvée derrière l'établi, celle qu'il avait glissée dans sa poche sans un mot. Personne n'en avait reparlé depuis. Mila non plus. Mais elle avait noté.
Elle tourna la page et inscrivit une deuxième ligne : "État de l'atelier : calme. Trop calme ?"
Gustave passa derrière elle à ce moment-là. Il jeta un coup d'oeil au carnet, fronça les sourcils, mais ne dit rien. Il avait ses propres listes à gérer.
Noisette, elle, ne remarqua même pas. Elle était occupée à contempler une étoile en papier qu'elle avait pliée pendant la pause du matin, la tournant dans tous les sens comme si elle contenait un secret.
Pipo n'était pas là. Ou plutôt, il avait été là au petit-déjeuner, mais personne ne l'avait vu depuis. C'était déjà la deuxième fois cette semaine.
Mila nota : "Pipo. Absent depuis 9h14."
Puis elle referma le carnet et le glissa dans le tiroir de son propre établi. Elle ne savait pas encore ce qu'elle ferait de ces notes. Elle ne savait pas encore que ce carnet gris deviendrait autre chose.
Pour l'instant, c'était juste un endroit où poser les petits incidents. Les choses qu'on remarque mais qu'on ne dit pas. Les absences, les silences, les gestes étranges.
L'atelier reprit son rythme habituel dans l'après-midi. Noisette chantonnait en triant des rubans. Gustave cochait des cases sur une de ses listes. Et Pipo réapparut vers seize heures, comme si de rien n'était, avec de la poussière sur les épaules.
Personne ne lui demanda où il était allé.
Mila ouvrit le carnet une dernière fois avant de partir : "Pipo. Retour 16h02. Poussière. Pas d'explication."
Elle sourit légèrement en refermant le tiroir. Ce n'était pas grand-chose. Mais c'était un début.
