Illustration pour La première liste
Semaine 2
2026

La première liste

Parfois, la meilleure façon de ne plus oublier est de commencer à écrire. Même si on ne sait pas encore quoi.

dimanche 11 janvier 2026Gustave, Pipo, Mila, Noisette

L'atelier sentait encore la poussière de Noël. Les établis étaient propres, les outils rangés, mais quelque chose flottait dans l'air. Une impression de travail inachevé, peut-être. Ou simplement l'écho de la semaine précédente.

Gustave n'arrivait pas à se sortir cette histoire de la tête. Une lettre. Une seule lettre, coincée derrière un établi pendant des semaines, peut-être des mois. Comment était-ce possible ? L'atelier avait des procédures. Des habitudes. Des... enfin, il devait bien y avoir quelque chose.

Il se tenait devant son bureau, un crayon à la main, une feuille vierge devant lui. Mila lui avait prêté un de ses carnets de réserve, celui avec la couverture bleue un peu abîmée. "Pour tes projets," avait-elle dit sans plus d'explication.

La première ligne fut la plus difficile. Il écrivit "Choses à vérifier", puis ratura. Trop vague. Il essaya "Liste de vérification". Trop administratif. Finalement, il opta pour "Choses à vérifier avant de fermer l'atelier".

Le point numéro un s'imposa de lui-même : "Regarder derrière les établis." Il hocha la tête, satisfait. C'était concret. Mesurable. Il continua : "Vérifier les tiroirs oubliés." Puis : "Compter les lettres reçues et traitées."

Au bout d'une heure, il avait onze points. Onze façons de s'assurer que plus jamais une lettre ne serait oubliée. Il relut sa liste avec une fierté discrète. C'était de l'organisation. De la méthode. Exactement ce dont l'atelier avait besoin.

C'est alors que Pipo apparut. Il ne faisait jamais de bruit en marchant, ce qui avait le don d'agacer Gustave sans qu'il sache exactement pourquoi. Pipo se pencha par-dessus son épaule, parcourut la liste du regard, et hocha lentement la tête.

Puis, sans demander la permission, il prit le crayon des mains de Gustave et ajouta un douzième point.

Gustave plissa les yeux pour déchiffrer l'écriture. "Écouter le silence du soir."

Il voulut protester. Ce n'était pas une tâche vérifiable. Ça ne voulait rien dire. Comment pouvait-on cocher "écouter le silence" ? Mais quand il leva la tête, Pipo était déjà parti. Il n'avait même pas entendu ses pas.

Gustave fixa le point numéro douze pendant un long moment. Son crayon planait au-dessus du papier, prêt à rayer cette absurdité. Mais quelque chose le retint. Peut-être la façon dont Pipo avait hoché la tête. Peut-être autre chose.

Il rangea la liste dans le tiroir de son bureau.

Le lendemain, Noisette voulut voir cette fameuse liste dont tout le monde parlait. Gustave la lui montra avec une certaine réticence. Elle lut chaque point à voix haute, s'arrêtant parfois pour commenter. "Vérifier les tiroirs oubliés, bonne idée. Compter les lettres, logique. Écouter le silence du soir..."

Elle s'interrompit. "C'est joli, ça."

"Ce n'est pas de moi," admit Gustave.

Noisette sourit. "Je m'en doutais."

Mila, qui passait par là, jeta un coup d'oeil à la feuille. Elle sortit son carnet gris et nota quelque chose. Gustave n'osa pas demander quoi.

Ce soir-là, alors que l'atelier se vidait, Gustave resta un moment à son bureau. Il ne savait pas vraiment pourquoi. Les autres étaient partis, les lumières s'éteignaient une à une.

Il écouta.

Le silence de l'atelier n'était pas vraiment silencieux. Il y avait le craquement du bois qui se reposait après une journée de travail. Le léger sifflement du vent contre les fenêtres. Un bourdonnement lointain qu'il n'avait jamais remarqué auparavant.

Il ne cocha pas le point numéro douze. Mais il ne le raya pas non plus.


P.S. : La liste fut épinglée au mur de l'atelier le surlendemain. Le point douze resta intact. Personne n'en parla jamais directement, mais Mila nota dans son carnet : "Liste affichée. 12 points. Le dernier est de Pipo. Gustave ne l'a pas enlevé."